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Magdalene Odundo, Un dialogue avec les choses

par Marie-Josée Therrien


L’exposition Magdalene Odundo, un dialogue avec les choses rassemble une vingtaine d’œuvres de la céramiste britannique d’origine kenyane ainsi que des artefacts et autres œuvres provenant de musées torontois. C’est sans contredit, comme l’a souligné la critique du Globe and Mail, Kate Taylor, l’une des dix plus remarquables expositions dans un musée canadien de l’année 2023-2024. 


Magdalene Odundo, Céramique. Sans-titre, 1995, Terre-cuite carbonisée et polie. 43.18 x 27.94 cm photo : Yale University Art Gallery.

Le titre de l’exposition, intentionnellement prosaïque, annonce la double nature des céramiques d’Odundo qui ne sont ni de simples récipients ni de pures sculptures, même si chacune d’entre elles est ici posée sur un piédestal et sous cloche, ce qui leur confère le statut d’œuvre d’art. Grâce à un design (1) d’exposition qui reflète l’esthétique d’Odundu, que ce soit par le choix des couleurs murales, la texture des socles circulaires, le visiteur découvre dès le seuil de l’entrée franchi l’entièreté de la vingtaine de vases. Les œuvres sont agencées sans repère chronologique ni cartel à proximité des œuvres.


Si dès ce premier contact, on est saisi par la forte présence de ces vases aux silhouettes sinueuses, le véritable envoûtement s’opère en s’en approchant. Ces récipients aux exceptionnels chatoiements sont façonnés à la main à partir d’une boule d’argile. Une fois les parois construites, Odundo les lisse pour éliminer toute trace de doigts, avant de les brunir avec une pierre polie et de les cuire plusieurs fois dans un four. Il en résulte d’impressionnantes surfaces mariant l’ocre orangé au noir dans toutes ces nuances bleutées.


Odundo puise son inspiration dans les traditions africaines et mondiales, de l’antiquité au modernisme. Ses vases/sculptures créent un pont entre ces traditions et la céramique contemporaine. Dans ce premier volet, Odundo nous invite à réfléchir aux multiples usages d’un récipient. Elle rend hommage à la richesse et à la complexité de la céramique que la notion occidentale a réduite à un art mineur. 


A installation view of the Magdalene Odundo exhibition at the Gardiner Museum, featuring black and orange ceramic vessels on a black platform.
Vue d’ensemble. Exposition « Un dialogue avec les choses ». Musée Gardiner. Photo Toni Hafkenscheid.

Dans cette rencontre intime et proche, on se laisse surprendre par ces allégories du corps humain. Parmi les références figuratives plus explicites, on reconnait un cou allongé, un ventre gonflé, une bouche ouverte. De plus subtils détails font sourire comme ce nombril pointu sur une silhouette évoquant une femme enceinte. Plus intrigant, ces reliefs suggérant des scarifications sur le dos d’un corps ou encore ces vases aux grandes ouvertures qui ressemblent à des coiffes rituelles. À chaque vase, son caractère. Tous ont un potentiel narratif que le visiteur, amateur ou expert, a le loisir d’élucider. L’absence intentionnelle d’explications dans cette section n’est pas un obstacle à la compréhension des œuvres. Le visiteur n’est toutefois pas laissé à ses seules interprétations, car un second volet lui permet de poursuivre le « dialogue avec les choses ». Ce volet rassemble des objets et des œuvres d’art disposés en périphérie de la section consacrée aux vases.


En collaboration avec le commissaire Sequoia Miller, Odundo a répertorié des œuvres et des artefacts provenant du Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO), le Musée royal de l’Ontario (ROM) et le musée Gardiner. Le principe de mettre en relation les réalisations de l’artiste avec différents objets s’inspire de l’exposition Magdalene Odundo : The Journey of Things au centre Sainsbury for Visual Arts (Norwich, 2019). Depuis quelques décennies, les musées ont recours à ce type de mise en scène qui favorise des rapprochements conceptuels et aide à décloisonner les carcans disciplinaires.  Bien qu’on aurait souhaité des œuvres un peu plus abouties dans certains cas, la sélection et surtout les descriptions du commissaire et les commentaires d’Odundo permettent de pleinement comprendre son cheminement artistique. 

A black hourglass shaped earthenware vessel with unglazed spots.
Magdalene Odundo, Céramique. Série Symétrique III, 2022, Avec l’aimable autorisation de l’artiste. 48.5 x 28 cm

Tel est le cas par exemple d’une jarre en grès de Ladi Kwali (collection musée Gardiner), déjà une potière Gbagyi accomplie avant son passage à l’école d’Abuja au Nigéria, une « entreprise coloniale »(2) créée dans les années cinquante, un peu à l’exemple de la coopérative du Cape Dorset.(3) Selon les mots mêmes d’Odundo, c’est de Ladi Kwali qu’elle a appris à construire à la main sans l’utilisation d’un tour, ce qui deviendra sa signature artistique. Les explications accompagnant une petite statuette Thulé et une figure votive des Cylcades (collection du ROM) nous informent de l’attirance d’Odundo pour ses figurines féminines millénaires et dont, même si les fonctions précises nous échappent, nous rappellent qu’elles ont joué un rôle spirituel. À la différence des artistes modernistes qui s’inspiraient presque essentiellement des formes épurées de ces sculptures, Odundo s’intéresse à l’aspect symbolique de ces figurines et autres objets du genre, qu’elle a d’abord découvert dans des musées britanniques dans les années soixante-dix. Elle ne rejette pas pour autant le goût pour la manière abstraite des artistes modernistes. À preuve, le choix d’une modeste sculpture d’Anthony Caro (Collection David Mirvish) pour laquelle elle explique avoir un sentiment d’appartenance. 


Il est impossible de résumer en si peu de mots ce volet de l’exposition où Odundo s’exprime avec candeur. Mais c’est un incontournable, car c’est avec ce volet que le « dialogue avec les choses » prend tout son sens. Il était judicieux de positionner ce volet de manière à éviter toute interférence visuelle avec les vases. Ainsi le visiteur peut apprécier la maîtrise technique et la sensibilité au matériau de l’une des plus grandes céramistes de notre époque, tout en contemplant les formes épurées et provocantes qui dominent l’espace par leur puissante qualité sculpturale. 


Musée Gardiner, Toronto

19 octobre 2023- 21 avril 2024



Marie-Josée Therrien est historienne de l’art et professeure associée émérite de l’Université OCAD. Elle est également chroniqueuse des arts visuels à l’émission Dans la mosaïque à Radio-Canada (Toronto).

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1 SOCA Studio. Toronto

2 Cartel de l’exposition

3 À ce sujet voir, Norman Vorano (2018), « Cape Dorset Cosmopolitans. Making ‘Local’ Prints in Global Modernity », in  de Ruth Phillips (sous la dir), Mapping Modernisms: Art, Indigeneity, Colonialism, pp. 209-234


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